Rolf Julius - Music in a Corner, Early Works

Discrète rencontre et basse-fidélité

Ma rencontre avec Rolf Julius remonte à quelques années. Je choisis ici le mot rencontre car il ne s’agit pas de la simple découverte d’une œuvre dans un musée mais du moment précis où je fus touché et profondément interpelé par ce que je voyais (et entendais). On peut passer des années à croiser des œuvres d’art dans des galeries, à les voir reproduites dans des catalogues, à en parler le soir avec des amis, sans jamais les rencontrer. Elles existent mais on ne les connaît pas. La rencontre est le moment où un dialogue commence, où on comprend la réalité et la nécessité d’une œuvre (ou d’une personne). C’est un instant qui, si on l’accepte, peut changer une vie.

Ma rencontre avec Rolf Julius se déroula dans un musée berlinois, là où les œuvres deviennent chaque année de plus en plus imposantes et monumentales. A l’étage se trouvait une plaque de verre de format A4, légèrement rayée, très simplement fixée à une certaine distance du mur. Derrière cette plaque un petit haut-parleur, coincé entre la cimaise et le verre. Il fallait s’approcher au plus près pour entendre un léger son. L’ensemble dégageait un sentiment de fragilité et d’instantanéité, comme si l’artiste avait eu une intuition dans l’atelier et avait rapidement fabriqué cet objet. Je me rappelle de cette œuvre de mémoire, son image est restée en moi mais, comme toujours, notre mémoire peut nous jouer des tours. Je sais à peu près quand a eu lieu cette rencontre, je pourrais rechercher dans mes archives la date exacte de cette exposition et le titre de l’œuvre. Je ne le ferai pas. Elle doit rester une image mémorielle car elle synthétise, pour moi, toute l’œuvre de Rolf Julius.

Nombre d’œuvres des années 1980 produites par Rolf Julius procèdent de l’association entre peu d’éléments. Elles sont, presque toutes, unies par la discrétion et la fragilité. Deux haut-parleurs dans deux sacs en papier posés à même le sol (Music for Old Paint, 1983), un autre au sol adossé contre une plinthe et recouvert de ciment (Dirt Line, 1983), d’autres haut-parleurs simplement suspendus et parfois recouverts de peinture en bombe (Orange Cello (Sound Cooking), 1984 ou Yellow Music Spots, 1984). Ces œuvres ne cherchent pas à occuper l’ensemble de l’espace de la galerie ou du centre d’art, elles viennent se caler dans un coin de la salle (Music in a Corner,1983), sur un angle de fenêtre (Music in a Window, 1986-87). Elles se nichent et la première chose qui frappe est leur utilisation savante et raffinée de l’espace. En ce sens, ce sont de pures sculptures contemporaines qui ont compris que rien ne sert d’occuper l’architecture par la monumentalité et les artifices de mise-en-scène : on peut se positionner « en retrait » et, dans le même temps, prendre le contrôle du lieu. Devenir une présence, discrète mais indéniable, qui force le visiteur à faire plus que jamais preuve d’attention.

Une des choses qui me séduit le plus dans les œuvres de Rolf Julius est leur fragilité. Les haut-parleurs sont utilisés tel qu’ils sont et associés à de la poussière, du ciment, des restes de peinture. Et partout on retrouve une infinie légèreté dans le choix des composants de l’œuvre, sa fabrication, ses détails. Cette fragilité leur permet de créer une intimité que l’art contemporain a oublié au fil des 20 dernières années. La plaque de verre dont je me souviens est abimée, elle semble prête à casser à tout moment, on s’en approche avec délicatesse et attention. Mais cette œuvre possède une forte référence à la tradition des arts visuels : elle est comme un dessin accroché directement au mur et sans cadre, la rayure fonctionne comme un trait de crayon tandis que le haut-parleur dessine un parfait disque noir. Là aussi, elle vient synthétiser la pratique de l’artiste : associer le visuel au sonore. Ainsi, en 1981, Rolf Julius réalise son œuvre au titre manifeste : Music for the Eyes (le visiteur est invité à s’allonger sur le sol et à poser, à même les yeux, deux petits haut-parleurs qui diffusent du son). Il s’agit bien, dès le titre, de ce principe d’association entre le son et la vision. Mais surtout, en demandant au visiteur de s’allonger et de participer à une sorte d’expérience, elle devient une affaire de perception. Et si je peux entendre de la musique avec les yeux, puis-je écouter un dessin ? Tel est le beau paradoxe qui permet à une petite plaque de verre de devenir une grande œuvre d’art.

Les arts sonores n’échappent pas à la tentation du monumental que connaît l’art contemporain actuel. Ils passent aussi désormais par la haute-fidélité. Dès lors, exposer un artiste sonore oblige de se confronter à trois types de problèmes : d’abord techniques (les moyens mis en œuvre réclament la présence d’un ingénieur), ensuite spatiaux (le son vient occuper tout l’espace d’exposition entrant en conflit avec les autres œuvres exposées), enfin esthétiques (les artistes vénèrent le câble noir et l’amplificateur aux diodes scintillantes, ils « fétichisent » leur machinerie). Rien de tout cela chez Rolf Julius. Ses œuvres sont d’une précision extrême, mais dans la simplicité des techniques et des matériaux, elles gardent un aspect improvisé, léger et instantané. Tout ceci leur confère une spontanéité rare. Ces œuvres créées dans les années 1980 auraient pu marquer un tournant dans l’histoire des arts sonores, mais les artistes ont choisi une autre voie : celle du grand format, du spectacle et du haut-volume. C’est ici que réside la beauté des œuvres de Rolf Julius : au contraire de la mode actuelle elles seraient un point de départ pour une autre histoire de l’art. Encore faut-il que nous soyons prêts à les rencontrer.

Thibaut de Ruyter, septembre 2017